Bienvenue à toutes et à tous sur mon blog politique. Vous y trouverez mes textes ou ceux de mes collaborateurs, des articles intéressants, des munitions idéologiques, des blagues pour vous détendre un peu dans ce monde de brut, et quelques photos et imag
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«En outre, de nos jours, les menaces ne fléchissent pas (…). Et avec ces nouvelles menaces, tout comme du temps du IIIe Reich, on retrouve le même mépris pour la vie humaine et les mêmes revendications d’exceptionnalité et de diktat sur le monde.» - Vladimir Poutine, mai 2007.
Non, avec ces deux citations, je ne suis pas en train de comparer George W. Bush et Vladimir Poutine, deux hommes très différents. Il est toutefois clair que malgré leurs différences, ils souffrent d’une même maladie: ils éprouvent tous deux l’inexplicable besoin de propulser les nazis dans le débat politique actuel, que ceux-ci y aient ou non leur place.
Il est vrai que les analogies avec les nazis peuvent être utilisées partout ou presque. Bush, dans ce qui a été interprété la semaine dernière comme une attaque envers Obama – parlait des hommes politiques qui discutent avec les « terroristes et les radicaux », les comparant à ceux qui avaient cherché à apaiser Hitler dans les années 30. Poutine, dans ce qui a été interprété l’an dernier comme une attaque envers l’administration Bush, comparait lui les nazis à ces régimes contemporains qui «méprisent la vie humaine» et revendiquent «une exceptionnalité et un diktat sur le monde» - en d’autres mots les Etats-Unis.
Mais ces mêmes nazis ont servi d’arguments à bien d’autres causes. Dans un discours sur le Kosovo, Bill Clinton a jadis justifié sa décision de bombarder la Serbie en demandant: «Que se serait-il passé si quelqu’un avait écouté Winston Churchill et s’était opposé plus tôt à Adolf Hitler?». Sa secrétaire d’Etat Madeleine Albright adorait aussi raconter aux journalistes qu’elle avait toujours Munich en tête, parlant ainsi de la décision européenne de jouer l’appeasement avec Hitler à Munich en 1938.
En 2006, des Britanniques opposés aux cartes d’identité ont créé une pub où Blair était représenté en Hitler, avec un code barre en guise de moustache. Au printemps dernier, la féministe américaine Naomi Wolf a comparé les Chemises brunes d’Hitler, des brutes qui dévastaient les magasins juifs et tuaient les personnes âgées, avec ces «groupes de jeunes républicains en colère, habillés avec des chemises et des pantalons identiques» et qui «menaçaient ceux qui comptaient les votes en Floride en 2000». Dimanche, Al Gore a expliqué que lutter contre le réchauffement climatique, c’était comme lutter contre le fascisme. Et bien sûr, Saddam Hussein a maintes fois été comparé à Hitler, par beaucoup d’observateurs, de différents bords politiques.
Je m’empresse de préciser que je ne m’oppose pas ici au débat public sur l’histoire. Il serait notamment utile dans nombre de discussions d’invoquer les nazis d’une façon plus générale – pour prévenir contre le côté imprévisible des régimes totalitaires. Malheureusement, les analogies avec les nazis servent de nos jours à conclure le débat, pas à l’enrichir. Une fois que vous avez prononcé les mots «Hitler» et «IIIe Reich», vous avez évoqué la forme suprême du mal, plaçant votre adversaire dans une position indéfendable – «Quoi, vous est contre une guerre contre Hitler?!». Très pratique pour mettre fin à une conversation.
Invoquer les nazis change aussi la teneur du débat. Il peut par exemple y avoir de bonnes raisons tactiques à ne pas négocier avec le Hezbollah ou le régime iranien. La meilleure raison, c’est généralement que les diplomates les plus doués sont persuadés que les négociations ne peuvent pas aboutir. Mais la comparaison avec les nazis dénature le débat en donnant à des choix tactiques un fondement moral à la noix. En réalité, les circonstances changent, même là où des «terroristes et des radicaux» sont impliqués, l’administration au pouvoir en est parfaitement consciente.
C’est clair, les circonstances ont changé, notamment dans le cas de la Corée du Nord, un régime qui figurait dans l’Axe du mal en 2002 et avec qui de nombreux membres de l’équipe de Bush négocient désormais à plein temps. A l’époque, je n’avais aucun problème à qualifier la Corée du Nord de maléfique et je n’aime pas les négociations actuelles, parce qu’elles perpétuent l’illusion que les Etats-Unis, et non la Chine, sont l’acteur étranger le plus influent de la péninsule coréenne.
Et ça ne veut pas dire que les Américains qui négocient avec la Corée du Nord sont les équivalents contemporains de Neville Chamberlain. Et ça ne veut pas dire que les Nord-Coréens sont sur le point d’envahir la Pologne. De même, on n’apprend pas grand-chose en appelant Kim Jong-il «Hitler», pas plus qu’en traitant Bush ou Blair de nazis. Ridicule de comparer la moralité de ceux qui veulent négocier avec l’Iran avec celles des collabos de Vichy. Soixante-dix ans ont passé. Laissons les fantômes de Munich reposer en paix, cette fois pour de bon.
Par Anne Applebaum