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L'écrivain russe Alexandre Soljenitsyne est mort dimanche à l'âge de 89 ans, ont rapporté des agence de presse russes. Il sera inhumé mercredi au cimetière du monastère Donskoï à Moscou.
Son oeuvre monumentale, caractérisée par de volumineuses chroniques historiques et une dénonciation inlassable du système pénitentiaire soviétique, a ouvert les yeux du monde entier sur la réalité des bagnes staliniens, dès les années 1960 et surtout à partir de la parution de L'Archipel du Goulag, en 1973.
Alexander Nemenov/Archives/AFP
L'écricain russe Alexandre Soljenitsyne, le 13 décembre 2000 à Moscou.
De paria, il est devenu héros, et de l'humiliation il est passé à la renommée littéraire au cours d'une vie dont les souffrances et les victoires reflètent à elles seules les heurs et malheurs de la Russie du XXe siècle.
Emblème de la dissidence tout au long de la guerre froide, il n'a pas caché dans le même temps ses opinions nationalistes panslaves, sa passion mystique pour la Russie et sa ferveur orthodoxe, tout en étant poursuivi par des accusations d'antisémitisme, lesquelles ont refleuri lors de la parution d'une de ses dernières oeuvres, Deux cents ans ensemble, une histoire des Juifs de Russie.
Passé 80 ans, il n'a pas baissé la garde et a continué, après son retour au pays, à dénoncer la politique des nouveaux maîtres du Kremlin, la chute de la Maison Russie et la "décadence" morale et spirituelle qu'il prêtait à son pays. Toutes ces facettes ont composé un personnage complexe que ne peut en aucun cas embrasser le seul mot de "dissident".
En refusant une haute distinction que voulait lui décerner Boris Eltsine, il expliqua ne pas pouvoir accepter d'honneurs de la part d'un président qui avait, selon lui, plongé son peuple dans la misère.
A Vladimir Poutine, son successeur, il a reproché de ne pas s'être attaqué aux pouvoirs des hommes politiques corrompus. Et, position qui fit bondir les milieux progressistes, ce défenseur d'une renaissance morale et spirituelle de la Russie se disait favorable au rétablissement de la peine de mort pour mieux mater le séparatisme tchétchène.
Alexandre Issaïévitch Soljenitsyne naît à Kislovodsk le 11 décembre 1918, un an après la Révolution d'octobre. Orphelin de père, il est élevé par sa mère à Rostov-sur-le-Don dans le sud de la Russie; il étudie la physique et les mathématiques et est mobilisé en 1941 lorsque Hitler lance la Wehrmacht dans les plaines russes. Capitaine d'artillerie, il est décoré par deux fois pour son courage sur le front.
Les lecteurs ne sont plus ce qu'ils étaient
KEYSTONE/Arch./AFP
Prix Nobel de littérature en 1970, il a été privé de sa citoyenneté soviétique en 1974 et expulsé d'URSS. Il a alors vécu en Allemagne, en Suisse puis aux Etats-Unis, avant de revenir en Russie en 1994 après la chute de l'URSS.
Mais en 1945, la censure militaire découvre, dans des lettres qu'il adresse à un ami, des critiques visant Staline. Cela lui coûtera huit ans de détention. Compte tenu de sa formation de mathématicien, il est affecté à un institut de recherche secret - évoqué dans son roman Le Premier cercle - puis, en 1950, dans des camps de travail de la steppe kazakhe.
Libéré en 1953, il reste en relégation dans un village du sud du Kazakhstan, ou il est atteint d'un cancer à l'estomac dont il se remet. En 1956, déstalinisation oblige, son exil intérieur prend fin et l'année suivante le voit réhabilité.
Le contexte de "dégel" lui permet de devenir membre de l'Union des écrivains et, en 1962, de publier le roman Une journée dans la vie d'Ivan Denissovitch, sur la réalité des bagnes staliniens. Les Russes découvrent que ce coup de tonnerre politico-littéraire, puisé dans l'expérience de son auteur, est l'oeuvre d'un professeur de mathématiques de 43 ans.
Le dégel se poursuivant, Soljenitsyne publie dans la revue Novyi Mir plusieurs textes dont La Maison de Matriona (1963). Mais ce répit est de courte durée. En 1964, Nikita Khrouchtchev est écarté du pouvoir. Le KGB harcèle un Soljenitsyne dont le renom grandit déjà en Occident et les autorités interdisent la publication de ses livres, dont Le Pavillon des cancéreux. Ses ouvrages sont retirés des bibliothèques publiques. En 1969, il est exclu de l'Union des écrivains et l'attribution du Nobel, l'année suivante, ne fait qu'accroître la colère du Kremlin.
La parution en France, en 1973, de L'Archipel du Goulag, réquisitoire contre l'univers pénitentiaire soviétique dont le manuscrit a été exfiltré d'URSS au nez et à la barbe du KGB, est la goutte d'eau qui fait déborder le vase. Placé à bord de l'avion de l'exil, Soljenitsyne se retrouve en RFA. Seule sa stature internationale lui vaut d'échapper à la prison. Il s'installe en 1976 dans le Vermont, aux Etats-Unis, et reprend un projet pharaonique entamé dans les années 1930: La Roue rouge, saga sur la mise en place du système soviétique.
Après la dislocation de l'URSS fin 1991, il attend de terminer ce cycle historique avant de mettre fin, en mai 1994, à 20 ans d'exil. Arrivé en "patriarche" à Magadan, port de l'Extrême-Orient russe qui fut longtemps une plaque tournante du goulag, il revient triomphalement à Moscou à bord du transsibérien, lors d'un voyage qui dure plusieurs semaines.
La Russie qu'il retrouve n'est cependant pas celle qu'il avait quittée. Il n'est plus un paria, il n'est pas non plus le porte-voix d'une intelligentsia avide de changements. Les médias russes notent que ses livres se vendent nettement moins que dans les années Khrouchtchev. La télévision supprime rapidement une émission qu'il animait, faute d'audience suffisante.
Dans les dernières années de sa vie, il n'en poursuivra pas moins un travail de titan, désormais inversement proportionnel à son audience.