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Une maladie particulièrement odieuse sévit depuis plusieurs mois dans le monde intellectuel et médiatique français : la battistite. Depuis que la menace de l’extradition pèse sur la tête de l’ancien terroriste italien Cesare Battisti, condamné pour plusieurs meurtres dans son pays, les journaux regorgent de tribunes amphigouriques et d’imprécations dignes des pires années de plomb. Des arguments incantatoires en faveur du pardon d’Edgar Morin et Stéphane Hessel aux douteuses menaces de Jean-Bernard Pouy qui, se faisant mafieux pour l’occasion, promet à Jacques Chirac une “vengeance froide“, en passant par les étranges amalgames de Patrick Raynal qui dénonce absurdement une “Berlusconisation de la France”, c’est à qui nous servira le plus de trémolos pour protester contre le fait que justice soit enfin rendue.
Passons sur l’agitation d’extrémistes ignorants, prêts à défendre quiconque se prétend ” de gauche “, passons également sur la propagande de douteux sites internet (bellaciao.org, terredescale.net, ou encore amnistia.net, ce dernier site étant administré par d’anciens terroristes des Brigades Rouges) et examinons le fond du débat.
Quels arguments nous sert-on pour la défense de ce monsieur ? Il serait, à en croire certains, un “combattant de la liberté ” que l’on voudrait “livrer aux fascistes ” du gouvernement Berlusconi. En mettant de côté la critique, fort légitime, du gouvernement italien actuel, c’est faire peu de cas du fait que TOUS les gouvernements italiens, quel que soit leur bord, ont réclamé l’extradition des derniers criminels encore en fuite. La fraction de la gauche française qui défend le sieur Battisti s’est d’ailleurs attiré les critiques, voire les insultes, de la majorité de la gauche italienne, choquée de voir de naïfs démocrates défendre un criminel de droit commun. Quant à l’accusation qui est faite à l’Etat français de “collaborer avec Berlusconi “, outre qu’elle est bien insultante pour un gouvernement certes contestable mais démocratiquement élu, elle néglige le fait que l’extradition de Battisti est réclamée de longue date par la magistrature italienne, dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle n’est pas aux ordres de Silvio Berlusconi.
Les terroristes communistes italiens (que l’on nomme prudemment “activistes ” pour ne pas choquer Margot) se seraient engagés dans la voie de la violence pour combattre un système politique corrompu et mafieux, et se dresser bravement contre des menaces de coup d’état d’extrême-droite. Si la corruption en Italie est un fait établi, il paraît quelque peu présomptueux de comparer ce pays au Chili d’Augusto Pinochet. Quant à la menace néo-fasciste, il convient de rappeler que le terrorisme en Italie trouve en effet son origine dans l’attentat de la Place Fontana à Milan en 1969. Cet attentat extrêmement meurtrier (attribué par certains à la CIA) fait toujours partie des grands traumatismes italiens, d’autant qu’il n’a été que partiellement élucidé. Un groupe d’extrême-droite semble en effet être derrière cette affaire : en 2001 (!) un certain Delfo Zorzi, jeune militant néo-nazi à l’époque des faits, a été condamné par contumace comme étant le cerveau de l’affaire. Or Zorzi, devenu homme d’affaires dans la mode, vit depuis des lustres au Japon dont il a pris la nationalité et le Japon n’extrade pas ses citoyens. Autant dire que l’histoire est loin d’être finie… L’autre grand attentat de l’extrême-droite italienne est celui de la gare de Bologne en 1980 : les deux terroristes, Francesco Giusva Fioravanti et Francesca Mambro, ont été condamnés à perpétuité. Le terrorisme néo-fasciste italien a donc bel et bien existé, mais malgré le caractère meurtrier de ses actions, n’a jamais mobilisé autant d’effectifs que le terrorisme d’extrême-gauche né après Piazza Fontana. Que certains terroristes gauchistes se soient engagés dans cette voie en estimant qu’après l’attentat de Milan, le pays était au bord du coup d’état, ne fait aucun doute.
Mais cela n’excuse en rien leurs actions sanglantes et méprisables. Irait-on jusqu’à soutenir que Staline était sympathique et excusable car il a combattu Hitler à partir de 1941? Il est toujours utile de rappeler aux belles consciences parisiennes que la simple lecture des proclamations délirantes des brigades rouges permet de savoir que le but de ces groupes n’était ni plus ni moins, sous couvert de “justice prolétaire “, que l’établissement d’une dictature de type stalinienne ou maoïste en Italie. La plus grande ignorance quant au contexte des “années de plomb ” italiennes semble régner dans le débat actuel, ce qui donne l’impression que pour certains, l’appartenance (réelle ou proclamée) à la gauche ou à l’extrême-gauche a valeur d’absolution pour tous les crimes.
Cesare Battisti serait poursuivi pour des raisons idéologiques. Il convient donc d’étudier les raisons précises de sa condamnation à contumace, rappelées fort opportunément par “Libération “, quotidien que l’on ne saurait ranger dans la catégorie de la “droite réactionnaire “. Criminel de droit commun, Cesare Battisti a fait en prison la connaissance d’Arrigo Cavallina, idéologue engagé contre la condition carcérale. Il rejoint ensuite le groupuscule des PAC (Proletari Armati per il Comunismo - Prolétaires Armés pour le Communisme) auquel appartient Cavallina. Battisti sera le chien de guerre des PAC, groupe hétérogène et brutal dont les actions violentes se dérouleront principalement en Vénétie. Les PAC, à partir de 1978, s’engageront dans des actions contre les commerçants prônant l’auto-défense. Leurs victimes seront notamment Lino Sabbadin, un boucher vénitien militant d’extrême droite, et contre un bijoutier milanais, Pier Luigi Torregiani. ” Victimes de vol, tous deux avaient réagi en tirant sur leurs agresseurs, des délinquants de droit commun. Cavallina et quelques autres membres des PAC s’opposent aux représailles contre Torregiani et Sabbadin. Mais Battisti “une véritable machine de guerre”, commentent les juges et d’autres auraient insisté pour passer à l’action, qui plus est le même jour, pour rendre l’action plus spectaculaire. Le 16 février 1979, les deux commerçants sont abattus. ” (”Libération “, 10/04/04) Le groupe se disloquera peu après. Arrêté en juin 1979, Battisti, qui aurait également assassiné l’un des policiers chargé de l’enquête sur son groupe, s’est ensuite évadé de prison avec l’aide d’un commando terroriste. Réfugié en Amérique du Sud, il s’installe plus tard en France, pays réticent à extrader les criminels gauchistes italiens. La justice française refusera de l’extrader en 1991 pour vice de forme, sa condamnation par contumace n’étant pas définitive (elle le deviendra en 1993).
Libre à chacun de considérer que le passé de Monsieur Battisti fait de lui un héros de la liberté. Il serait plaisant de voir les belles âmes qui demandent pour lui le pardon aller parler, les yeux dans les yeux, aux enfants de ses victimes, dont l’un est resté paralysé suite à une blessure subi lors de l’assassinat de son père. De même qu’il serait intéressant de voir ce que les défenseurs de Paolo Persichetti - extradé à l’été 2002 sous les cris d’orfraie des bonnes consciences germanopratines - auraient à dire à la famille de sa victime, le Général Licio Giorgieri.
La France serait liée par la ” jurisprudence Mitterrand “, et la promesse faite par ce chef d’Etat de ne pas extrader les activistes italiens qui auraient rompu définitivement avec leur passé. Sans vouloir polémiquer sur la valeur morale des promesses faites par François Mitterrand, on rappellera simplement au passage que ce dernier gracia également au début de sa mandature les membres d’Action Directe, qui replongèrent aussitôt dans la violence. Ses décisions ne sont donc pas à prendre comme parole d’évangile. Ladite jurisprudence, non écrite et sans valeur juridique, se heurte également à un problème de logique : pourquoi la France n’extrade-t-elle pas les anciens brigadistes et terroristes italiens, alors qu’elle a livré Hans Joachim Klein à l’Allemagne et Ira Einhorn aux Etats-Unis ? Certes, on peut objecter que l’Italie, contrairement aux deux pays précédemment cités, ne rejuge pas les condamnés par contumace. Mais Monsieur Battisti s’étant évadé avant son procès, cela ne concerne que son contentieux personnel avec la démocratie italienne…
Cesare Battisti aurait trouvé sa voie dans l’écriture et montrerait un certain comme auteur de polars. C’est un excellent argument, je lui suggère d’envoyer des livres dédicacés aux parents de ses victimes, cela les consolera sûrement.
Enfin, le temps ayant passé, et les années de plomb gardant certaines zones d’ombre, l’Italie devrait amnistier ses quelques terroristes encore impunis au nom de la réconciliation nationale. C’est là faire peu de cas du sang versé, et du traumatisme infligé à une démocratie voisine. Les tenants de cette amnistie oublient que la réconciliation nationale s’est déjà faite…contre les terroristes ! J’en voudrai pour preuve la mort, en 2002, de Mario Galesi, membre des nouvelles Brigades Rouges, démantelées depuis. Après la fusillade qui coûta la vie à cet activiste (et à un agent de police), l’enterrement de Galesi n’attira…personne. Pas un sympathisant, pas un parent, pas un chien. Un mur d’indifférence pour un criminel s’étant mis délibérément en marge de l’humanité. Un mépris de plomb qui, si le monde intellectuel français avait un tant soit peu de décence, devrait entourer de même le sort de Cesare Battisti, dont la place est sur la paille d’un cachot. Humide, de préférence. Que la gauche française prouve enfin qu’elle a fini d’avoir les yeux de Chimène pour les criminels ” bien intentionnés “, son blason s’en trouvera redoré.
Source : Ring