Le président ukrainien Viktor Ioutchenko, acteur principal de la "Révolution orange", a annoncé son intention de dissoudre le Parlement suite à une énième crise avec son premier ministre, Ioulia Timochenko. Depuis des semaines, le duo exécutif avait de plus en plus de difficultés à cacher ses désaccords. Il semble que le conflit géorgien ait précipité la rupture.
La belle unité pro-occidentale entre le président et le premier ministre a vécu. Face aux trahisons, la dissolution du Parlement s'impose. Voici en substance le message qu'a délivré Victor Ioutchenko aux Ukrainiens lors d'une allocution télévisée mercredi. Il accuse le Premier ministre, Ioulia Timochenko, de vouloir faire éclater la coalition gouvernementale en s'alliant à ses rivaux, et explique que son parti a décidé de se retirer de ladite coalition par un vote. Il menace d'organiser des élections législatives anticipées. Un comble selon le Premier ministre, son ancienne compagne de la "Révolution orange", qui a aussitôt démenti fomenter des alliances, et l'accuse à son tour d'avoir lui-même fait voler en éclats la coalition. Dans la soirée, elle exorte les partisans d'Iouchtchenko à rester au sein de la coalition gouvernementale. Le couple exécutif se déchire-t-il pour la dernière fois?
Iouchtchenko et Timochenko étaient alliés au moment de la "Révolution orange" pro-occidentale de fin 2004. Elle les porta au pouvoir, le premier comme chef de l'Etat, la seconde comme Premier ministre. En septembre 2005, le président avait limogé Ioulia Timochenko sur fond de rivalités personnelles et luttes d'influence, mais fin 2007, elle était redevenue chef du gouvernement, son parti et celui du président ayant remporté de justesse les législatives face à l'opposition pro-russe.
Des lois pour affaiblir le président
Depuis lors, le président n'a eu de cesse d'accuser son premier ministre de tenter de nouer des alliances avec le Parti des régions de l'ancien chef d'Etat pro-russe Viktor Ianoukovitch et le Parti communiste. La guerre est même ouvertement déclarée le 18 août dernier. Ce jour-là, les services de la présidence sont allées jusqu'à accuser Timochenko d'avoir trahi l'intérêt national pour préserver ses ambitions personnelles.
Mardi soir, l'adoption d'une série de lois visant à affaiblir le pouvoir du président par Timochenko et son bloc a été de trop. Il a aussitôt provoqué un vote de défiance de la part du parti d'Ioutchenko, qui a derechef décidé de quitter officiellement la coalition gouvernementale. La série de lois en question visait à faciliter la procédure de destitution du président et à affaiblir les pouvoirs de ce dernier au profit de ceux du gouvernement. Elle avait été massivement approuvée par le bloc Timochenko et l'opposition pro-russe.
Ce que Ioutchenko a considéré comme un coup de poignard dans le dos s'ajoute à une longue liste de désaccords symptomatiques de la difficulté des pro-occidentaux à adopter des positions communes. Dernière illustration, et non des moindres, l'incapacité de la coalition à adopter une résolution conjointe sur le conflit armé entre la Géorgie et la Russie. Dès le début du conflit, il y a presque un mois, l'Ukraine s'est à nouveau retrouvé victime de son rôle historique de tampon entre la Russie et l'Occident, et ses divisions, à la tête de l'Etat comme à la base, n'en ont été qu'exacerbées.
Moscou et la Géorgie attisent les querelles
Après la Géorgie, l'Ukraine craint d'être la prochaine cible de la Russie, soupçonnée d'avoir des vues sur la péninsule de Crimée, ancien joyau de l'empire soviétique. Le ministre français des Affaires étrangères Bernard Kouchner, déclarait la semaine dernière que Moscou pourrait avoir d'autres "objectifs", "en particulier la Crimée, l'Ukraine et la Moldavie". Si la plupart des observateurs s'accordent à écarter l'hypothèse d'une guerre, beaucoup s'interrogent en effet sur l'attitude que pourrait maintenant adopter Moscou vis-à-vis de Kiev.
Dans ce contexte plutôt trouble, le secrétaire général adjoint de Iouchtchenko a voulu clarifier les positions de chacun et a insinué que le Premier ministre n'avait pas soutenu la Géorgie au plus fort de la crise avec la Russie, tout ceci dans le but de s'assurer du soutien de Moscou en vue de la présidentielle. Réponse de Timochenko mercredi: "Le président et son entourage ont usé de tous les moyens pour détruire la coalition", a-t-elle lancé mercredi lors d'une réunion du gouvernement. Et celle-ci d'ajouter : "Il est dommage que le président se comporte de manière aussi irresponsable. La coalition a cédé hier par sa faute", faisant référence à la soirée du vote sur les pouvoirs du président. La rupture est donc désormais pleinement consommée.
En vertu de la Constitution ukrainienne, les députés de la coalition ont désormais dix jours pour prendre une décision. En cas d'impasse s'ouvrira un délai de 30 jours au cours duquel une nouvelle coalition pourra être formée. Après ce délai, le président pourra demander l'organisation d'un nouveau scrutin législatif. Une procédure qui n'échappe pas à Timochenko. Dernier rebondissement en date: le Premier ministre a appelé le parti présidentiel à revenir sur sa décision de quitter la coalition gouvernementale. "Vous avez encore 10 jours (...) pour retourner au sein de la coalition", a-t-elle déclaré dans un discours à la nation retransmis à la télévision. "Je suis convaincue que le travail de la coalition démocratique sera poursuivi", a-t-elle conclu.
JDD