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« Rue Alexandros Grigoropoulos ». La plaque émaillée apposée sur le bâtiment décati est si bien réalisée que l'illusion est totale : ainsi, la municipalité d'Athènes aurait décidé de débaptiser la rue Missolonghi, une venelle du quartier bohème d'Exarchia, pour lui donner le nom de l'adolescent tué ici même dans la nuit du 6 décembre ?
Il n'en est évidemment rien. Cette initiative anonyme ne constitue qu'un hommage parmi d'autres au jeune homme abattu par un policier dont la voiture était, selon la version officielle, la cible d'un caillassage. Au pied du bâtiment s'entassent bougies, fleurs, photos de la victime dont les joues aux rondeurs enfantines trahissent les 15 ans, messages d'adieu ou de colère maladroitement griffonnés, une tablette de chocolat, une écharpe du club de foot Panathinaïkos. Beaucoup d'Athéniens aussi, des jeunes, des vieux, d'ordinaire si diserts et passionnés, qui défilent devant l'autel improvisé dans un silence de mort.
Ce n'est pas un hasard si le drame qui a endeuillé le pays et déchaîné la jeunesse grecque comme jamais depuis la chute du régime des colonels, en 1974, s'est noué à Exarchia. Avec ses rues piétonnes et arborées, ses cafés branchés, ses nombreuses maisons d'édition, ses artistes et intellectuels, le quartier tient plus du ghetto de bobos que de la zone de non-droit. Mais c'est, aussi, le plus politique d'Athènes. Des partis d'extrême gauche y ont leur siège, à l'instar de Syriza, ainsi que nombre d'associations de même obédience. Et la mouvance anarchiste, qui est sensiblement plus forte en Grèce que dans la plupart des autres pays européens, en a fait son fief.
Les koukoulofori (les cagoulés) ont décrété, une bonne fois pour toutes, que les forces de l'ordre étaient persona non grata a Exarchia. Et, de fait, elles s'y font discrètes. Dans un contexte social tendu, la présence d'une voiture de police, le 6 décembre, a été considérée comme une provocation. La suite est connue : les deux flics sont pris à partie, l'un d'eux tire et la vie d'Alexis s'interrompt à l'angle de la rue Tzavella et de celle qui porte, désormais, officieusement son nom.
Les autorités auraient pu saisir le prétexte des émeutes déclenchées par cette bavure pour reprendre pied à Exarchia ; elles s'en sont bien gardées. Tout au long de la semaine dernière, policiers et MAT, les forces anti-émeutes, sont restés à la lisière du quartier rebelle sans tenter de le soumettre. Y compris après l'attaque du commissariat le plus proche, dans la nuit de samedi à dimanche. Surprenante retenue, mais il y a mieux.
Parcourir à pied les quelques centaines de mètres qui séparent ce dédale de l'Ecole polytechnique, c'est balayer tout le spectre de la violence politique en milieu urbain sur le mode crescendo. Ça commence par des murs saturés de graffitis vengeurs pour s'achever en apothéose de guérilla urbaine. Après plusieurs nuits d'affrontements, les rues Stounari et Lloyd George qui jouxtent le Polytechnio ne sont plus que carcasses de voitures calcinées, poubelles éventrées, vitrines béantes, avec en prime un immeuble incendié.
L'ecole polytechnique : le QG
Et pour cause : cette institution vieille de 170 ans et que fréquentent d'ordinaire 13 000 étudiants est, depuis le début de la crise, le quartier général de tous ceux qui ne conçoivent la protestation qu'en termes d'affrontements. Autonomes, anarchistes, étudiants ou jeunes actifs que la mort d'Alexis a convaincus de la nécessité d'en découdre avec les forces de l'ordre, ils ne sont guère que quelques centaines, mais n'ont pas leur pareil pour faire dégénérer les manifestations pacifiques ou s'en prendre aux symboles des pouvoirs politique et économique : la police et les commerces, avec une prédilection pour les banques. Après quoi ils viennent trouver refuge dans ce temple du savoir, transformé en cour des Miracles.
Une fois franchie la grille ornée d'un drapeau noir et gardée par quelques farouches gaillards, il faut traverser une cour jonchée de canettes où brûle en permanence un feu, pour rejoindre le grand amphithéâtre où a lieu le debriefing en forme d'AG cacophonique. Certains exigent la démission du gouvernement, d'autres suggèrent de « brûler le Parlement », mais tous ont le souci de se montrer à la hauteur de leurs aînés : « Je crains moins les flics que l'essoufflement du mouvement, explique un participant ; en 1973, ceux qui étaient retranchés ici avaient tenu pendant des semaines. »
1973 : la référence absolue et pas seulement pour les anars. A l'époque, les étudiants d'Athènes s'étaient barricadés dans ces mêmes locaux pour réclamer le retrait de la junte militaire qui avait pris le pouvoir six ans auparavant. Le 17 novembre, celle-ci avait noyé la révolte dans le sang, faisant une trentaine de morts parmi les occupants. Une répression aveugle dont les effets désastreux condamnèrent ses auteurs, contraints de rendre le pouvoir l'année suivante.
Un pays traumatisé
Trente-quatre ans après l'éviction du colonel Papadopoulos et consorts, la Grèce reste incroyablement traumatisée par cet épisode que symbolise une photo en noir et blanc, très présente depuis quelques jours sur les murs de la capitale : celle d'un char qui enfonce les grilles de l'Ecole polytechnique.
C'est vrai de l'opinion publique, qui a instinctivement tendance à prendre position contre tout ce qui porte un uniforme. Il faut avoir vu une mère de famille agonir d'injures des policiers ou un bon bourgeois tenter de s'en prendre physiquement à une sorte de Robocop imperturbable derrière son bouclier pour réaliser combien ceux qui ont connu cette époque associent encore l'ordre et ses représentants à une menace pour la démocratie.
« Autant je condamne les destructions causées par les extrémistes, autant je comprends le désarroi des jeunes,Ils ont pour toute perspective le chômage ou des emplois sous-payés et une vie politique verrouillée par les dynasties. A droite, l'actuel Premier ministre est le neveu d'un ex-Premier ministre et la ministre des Affaires étrangères est la fille d'un ancien chef du gouvernement ; à gauche, le chef de l'opposition est, lui aussi, fils et petit-fils de Premiers ministres. Alors, si en plus les gamins se font tirer comme des lapins... » confie une quinquagénaire venue participer devant le Parlement à une veillée à la mémoire d'Alexis.
Le traumatisme de 1973 est peut-être plus fort encore du côté des autorités. Notamment chez les forces de l'ordre : « En général, les flics surréagissent parce qu'on ne leur a pas enseigné la riposte graduée. Mais, depuis la mort d'Alexis, ils restent en retrait par crainte d'une nouvelle bavure, mais aussi parce qu'ils ont peur face à une violence inédite », explique un journaliste.
Un pouvoir inhibé
Quant au gouvernement conservateur, il est totalement inhibé par la hantise d'être assimilé aux yeux de l'électeur à la dictature de sinistre mémoire. Et le Premier ministre, Kostas Karamanlis, y est d'autant plus sensible que sa majorité parlementaire n'est que de 1 siège. Ainsi, les responsables du maintien de l'ordre se sont vu interdire l'usage des centaines de caméras installées dans la ville à l'occasion des Jeux olympiques de 2004. Le recours à ce réseau aurait permis de traquer plus efficacement les casseurs, mais il aurait ouvert la porte aux accusations d'Etat policier. Cette même préoccupation explique, également, le peu d'empressement de l'autorité à reprendre pied à Exarchia.
Plus significatif encore, une loi du 13 mars 2007 intitulée « Libertés et asile de l'université » stipule que « l'accès d'une force publique dans les locaux n'est autorisé qu'à l'invitation ou après autorisation de l'organe compétent de l'établissement ». En clair : nul ne peut déloger les ultras de l'Ecole polytechnique. Leur pire ennemi n'est donc pas « le porc fasciste et assassin » ; c'est le risque de démobilisation
Une extrême gauche multiforme
Outre une mouvance anarchiste, la Grèce se distingue de la plupart des autres pays européens par une extrême gauche multiforme, lointaine héritière des mouvements engagés dans la guerre civile (1942-1949) et la lutte contre le régime des colonels (1967-1974). Une extrême gauche légale avec le KKE (un Parti communiste dogmatique) et Syriza, une coalition rassemblant notamment des trotskistes, maoïstes et altermondialistes. Ces formations avaient respectivement obtenu 8,2 % et 5 % des suffrages aux élections législatives de septembre 2007.
Mais la Grèce est également confrontée à un terrorisme de faible intensité que les autorités n'ont jamais réussi à éradiquer totalement. Les organisations 17 Novembre et Lutte populaire révolutionnaire ont, certes, été démantelées il y a quelques années, mais Lutte révolutionnaire a, depuis, pris le relais.
Yves Cornu