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La tension est encore montée d'un cran en Guadeloupe. Dans la nuit de lundi à mardi, des jeunes, pour la plupart, ont érigé de nombreux barrages aux alentours de Pointe-à-Pitre. Certains ont également caillassé les forces de l'ordre et notre envoyé spécial. Témoignage.
Lundi 16 février, 22h00 (heure locale) au Créole Beach, l'un des tous derniers hôtels de Gosier encore ouvert. La soirée s'écoule tranquillement. Ce soir au dîner, les touristes ont eu droit au service minimum: une partie du personnel n'a pu se rendre à son travail en raison des barrages, qui, déjà, ont rythmé la journée. Plusieurs coupures de courant, très courtes, interviennent pendant le repas. Une équipe de France 2 quitte précipitamment la salle: ça barde dans les rues de Gosier et de Pointe-à-Pitre, nous dit-on. Avec, Thierry, un photographe de Sipa, nous décidons d'aller voir ce qui s'y passe.
P-Y Lautrou/L Express
Un hangar à bateaux a été incendié dans la nuit de lundi à mardi.
Dès la sortie de l'hôtel, le ton est donné: l'hélicoptère de la gendarmerie sillonne le ciel, déchirant la nuit de son puissant projecteur. Ambiance... A la sortie de la Pointe de la Verdure, où sont tous les hôtels, la rue est jonchée de détritus, poubelles renversées, pierres. 200 mètres plus loin, un premier barrage est en feu, devant une petite foule qui assiste au spectacle.
Nous contournons l'obstacle en montant sur le trottoir. Derrière, un autre barrage, en feu lui aussi, puis un troisième: une camionnette renversée brûle, dégageant une forte chaleur. Nous continuons à avancer et croisons un peloton de gendarmes mobiles, à l'abri derrière leurs camions grillagés, ils avancent vers le barrage.
Ni pompier, ni forces de l'ordre dans la rue
En approchant de la rampe d'accès à la rocade qui contourne Pointe-à-Pitre, un nouveau barrage: c'est le quatrième en moins de 800 mètres. Celui-ci est composé de branches d'arbres, et, comme pour les autres, une petite troupe de spectateurs stationne à proximité.
Sur la rocade, le spectacle est incroyable: pas une voiture, la route est couverte d'objets en tout genre, notamment des barrières de sécurité arrachées et disposées en travers de la chaussée. Il faut zigzaguer pour progresser, emprunter les bas-côtés. Sur l'autre voie, une cinquantaine de personnes ont réparti des obstacles encore plus nombreux et plus gros: une nouvelle camionnette est renversée en travers.
Au bout de 300 mètres, la route se dégage, nous avançons vers Pointe-à-Pitre, distante de 3 kilomètres, et croisons des véhicules qui roulent à contre-sens. Sortie CHU, direction le centre-ville par le boulevard de l'Hôpital. Tout semble calme au début, mais très vite, on aperçoit de nouveaux barrages en feu, dans la plupart des rues perpendiculaires.
Au niveau de la darse, on distingue un incendie plus important que les autres: direction Carénage, le quartier sensible, à l'ouest de cette darse. Là, un hangar à bateau -qui appartient à un Béké, nous dit-on- se consume dans une épaisse fumée qu'accompagnent d'immenses flammes. Les coques en plastiques fondent dans de sinistres craquements. Les habitants massés dans la rue assistent au spectacle silencieusement, filmant la scène avec leur téléphone portable.
Demi-tour et route vers le quartier de l'Assainissement en passant par Baimbridge. Là encore, les barrages de flamme sont nombreux: poubelles renversées, pneus, panneaux indicateurs, plots, tout est bon pour barrer les routes et il faut régulièrement emprunter les trottoirs. Une heure que nous tournons et toujours pas un membre des forces de l'ordre ni un pompier en vue. J'ai compté jusque là plus d'une dizaine de voitures brûlées. Visiblement, les barrages sont en place depuis au moins une heure.
De nombreux Pointais sont dans la rue: la plupart sont pacifiques, mais le dialogue n'est pas toujours facile. "Dégagez, donne ta voiture, demain ça va chier!" Dans une contre-allée d'un ensemble HLM, une pierre atterrit sur le toit de la voiture. Ça commence à être chaud...
Dans Pointe-à-Pitre, le chaos règne
Nous tentons de repartir vers Gosier. Sous un pont, juste avant la sortie vers la Marina, un épais barrage de branches d'arbres obstrue le passage. Impossible de passer. Sur le pont, on entend des cris: "Des blancs, des blancs!" Des pierres s'abattent sur la voiture tandis qu'un cocktail molotov s'écrase juste derrière nous. Demi-tour, vite! La route du retour est bloquée, nous repartons vers Basse-Terre, histoire de tenter de faire le tour, mais ça ne passe pas. Nous repartons vers le centre-ville. Nouveaux barrages, fait de palettes, de caddies, de morceaux de béton arrachés au mobilier urbain. Il faut s'arrêter à plusieurs reprises pour dégager le bas de caisse de la voiture.
Nous essayons alors de contourner les obstacles en prenant la route de l'aéroport. Même pas 200 mètres parcourus et un barrage en construction nous empêche de passer. Thierry, le photographe, sort de la voiture pour prendre des photos en précisant qu'il est journaliste. Il est fermement repoussé: "Dégagez, dégagez!" Un jeune guadeloupéen le ramène à la voiture, avant de shooter dans la portière. Il faut partir.
La tension monte. Pointe-à-Pitre semble en feu, le chaos règne, l'ambiance est électrique. Toujours aucun policier ni gendarmes en vue. Nous croisons notre premier camion de pompiers vers minuit. Nouvelle tentative pour regagner l'hôtel, cette fois en empruntant la rocade à contre-sens, histoire d'éviter le piège précédent sous le pont. La route est dégagée, plus âme qui vive. Nous retrouvons nos morceaux de barrières de sécurité de l'aller, nouveau zigzags, la rampe d'accès à contresens, mais un arbre, abattu à la tronçonneuse, empêche tout passage.
Avec les passagers des deux voitures qui nous font face, nous parvenons finalement à dégager l'arbre. Encore deux barrages en feu à éviter en repoussant les poubelles renversées et nous retrouvons deux voitures de pompiers. Retour à l'hôtel, où tout semble si calme.
Vers 3h30 du matin (heure locale), les gendarmes mobiles rentraient à leur hôtel. Signe que la situation commençait à se calmer? "C'est toujours le bazar", soupirait l'un d'entre eux.
L'Express