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La Presse
Quand il s'est retrouvé au tribunal de Nuremberg, en 1945, Leo Alexander s'est aperçu qu'il serait difficile de prouver la culpabilité des médecins nazis ayant pratiqué la vivisection sur des prisonniers des camps de concentration. Le jeune psychiatre américain, qui était conseiller de la poursuite, a constaté qu'aucune règle professionnelle n'interdisait formellement cette pratique.
«Paradoxalement, la médecine nazie a grandement contribué à l'élaboration des règles encadrant aujourd'hui la recherche», expliquait récemment Michael Shevell, pédopsychiatre à l'Hôpital de Montréal pour enfants, lors d'une conférence sur l'héritage de cette époque troublée. «À Nuremberg, Leo Alexander a dû écrire une série d'interdits découlant des règles normales de pratique de la médecine, puisqu'il n'y avait pas, à l'époque, de liste officielle traitant de points comme le consentement éclairé du patient. Juste avant l'avènement des nazis, en 1933, la République de Weimar avait mis au point des règles sur la recherche médicale, mais la légalité de ce document n'était pas claire. C'est dommage, parce qu'il s'agissait de règles plus sévères que ce qui se faisait ailleurs en Occident à ce moment.»
Le Code de Nuremberg
La réflexion du Dr Alexander a mené au Code de Nuremberg, qui est le fondement des règles modernes de recherche médicale.
Le règne nazi a également favorisé la dissémination de l'expertise allemande, notamment en neurosciences. «L'Institut neurologique de Montréal a été l'un des principaux bénéficiaires de cet exode», indique Frank Stahnisch, historien à McGill, qui a organisé la conférence dans un manoir du département de médecine, rue Peel. «Sa réputation était internationale, et le fondateur de l'Institut, Wilder Penfield, avait étudié durant les années 20 avec des sommités en Allemagne. Seules les universités Columbia à New York et Washington à Saint-Louis ont attiré autant d'émigrés forcés. Ailleurs au Canada, par exemple à Dalhousie ou Toronto, il y a eu beaucoup moins d'émigration de l'Allemagne nazie.»
Selon William Feindel, un neurochirurgien qui a longtemps dirigé l'Institut, l'émigration à Montréal de neurologues européens dans les années 30 et 40 a eu deux impacts majeurs: la diffusion de la psychanalyse et l'utilisation de la cortisone pour traiter les victimes d'accident cérébral. Il évoque notamment la venue à Montréal de l'Espagnol antifranquiste Miguel Prados et du juif allemand Frank Stern. «Prados a été celui qui a proposé pour la première fois d'utiliser la cortisone, un traitement qui fait maintenant partie des mesures courantes, indique le Dr Feindel. Au niveau de la psychanalyse, tant Stern que Prados ont joué un rôle important dans la création de la Société de psychanalyse de Montréal. Comme la psychanalyse était assez populaire en psychiatrie dans l'après-guerre, ça a contribué à la réputation internationale de l'Institut et du département de psychiatrie de l'Université McGill.»
Le Dr Feindel rappelle néanmoins que McGill a attiré des neurologues de partout dans le monde dès les années 20, soit bien avant les 25 ans de tourmente qui ont poussé les scientifiques européens à émigrer. Ainsi, entre l'arrivée des nazis au pouvoir et le soulèvement de Budapest en 1956 (insurrection hongroise contre le régime stalinien), une douzaine de neurologues de réputation internationale se sont installés à l'Institut, selon le neurochirurgien montréalais.
Le Dr Penfield, un Américain qui avait étudié en Angleterre avant de venir à McGill, a bénéficié de ses contacts en Europe - il avait bien connu le patron de Stern à Munich et celui de Prados à Madrid - pour attirer de jeunes chercheurs prometteurs. Comme ils ont souvent poursuivi leur carrière ailleurs, cela a contribué à renforcer les liens de l'Institut avec les autres universités nord-américaines, avance M. Stahnisch. «Du moins, c'est une hypothèse de recherche qu'il faudra évaluer.»
Le vitalisme
Détail intéressant, la biologie germanophone était alors dominée par le vitalisme, un courant de pensée qui postulait l'existence de forces vitales impossibles à observer physiquement. Selon M. Stahnisch, le profond enracinement du vitalisme explique en partie la popularité de l'homéopathie et d'autres médecines alternatives dans l'Allemagne d'aujourd'hui.
Pourquoi étudier maintenant les pérégrinations de chercheurs de la première moitié du XXe siècle? En partie parce que plusieurs débats n'ont pas eu lieu à l'époque - il faut dire que le sujet était et demeure délicat.
L'eugénisme était à la mode
«La communauté scientifique n'a pas condamné immédiatement les médecins nazis, explique M. Stahnisch. La neurologie allemande était extrêmement prestigieuse, et l'eugénisme était à la mode un peu partout dans les universités occidentales. On peut compter sur les doigts d'une main les interventions publiques d'importance dans les années 30, comme l'annulation de la conférence d'un eugéniste allemand en Écosse.»
Le pédopsychiatre Shevell a donné l'exemple de Georg Schaltenbrand, un neurologue allemand ayant publié pendant la guerre un article concernant la sclérose en plaques, qui reposait sur des expériences menées sur des prisonniers de camps de concentration. Afin de démontrer qu'il s'agissait d'une maladie infectieuse, il leur a injecté du liquide céphalorachidien de singes, qui eux-mêmes avaient reçu des injections de liquide provenant de patients atteints de sclérose en plaques.
«Il n'y avait évidemment pas de consentement éclairé, relate le Dr Shevell. Et le design de l'expérience était de toute façon inadéquat: les injections sur les humains étaient totalement inutiles. Et pourtant, quand Leo Alexander a voulu dénoncer le Dr Schaltenbrand dans les années 50, ce dernier a réussi à mobiliser ses amis américains pour le défendre.»
Le financement américain de recherches allemandes s'est d'ailleurs poursuivi jusqu'au milieu de la guerre, selon M. Stahnisch. «La fondation Rockefeller, par exemple, a simplement restreint le financement à certains chercheurs allemands qui ne collaboraient pas formellement aux recherches eugénistes et à la vivisection (opérations expérimentales sur des humains). Mais les fonds pouvaient facilement être utilisés par d'autres chercheurs des mêmes universités. J'ai trouvé des preuves de financement jusqu'en 1942, mais il est possible que ça ait continué jusqu'en 1945.»