La démission annoncée du président Thabo Mbeki ouvre une période d'incertitude sans précédent pour l'Afrique du Sud démocratique, dont l'avenir dépendra de la capacité du parti au pouvoir, le Congrès national africain (ANC), à gérer la transition.
«L'Afrique du Sud post-apartheid est à un tournant qui doit être négocié avec beaucoup de précaution», estime Judith February, de l'Institut pour la démocratie en Afrique du Sud (Idasa).
«La façon dont l'ANC gèrera cette crise sera cruciale.»
Samedi, l'appel à la démission du chef de l'Etat par son propre parti, l'ANC, a fait l'effet d'une bombe. Tout comme l'annonce que Thabo Mbeki allait se plier à cette décision.
«C'est surprenant qu'ils aient décidé d'écarter Mbeki si près des prochaines élections» générales, prévues pour le second trimestre 2009, souligne l'analyste. «Maintenant, à eux de prouver qu'ils ont pris cette décision dans l'intérêt du pays.»
Depuis des mois, les partisans de Jacob Zuma réclamaient le départ de Thabo Mbeki, accusé d'avoir orchestré une machination pour barrer à son adversaire la route de la présidence. Ce dernier a été inculpé pour corruption dix jours seulement après avoir ravi au chef de l'Etat la direction de l'ANC.
Le non lieu pour vice de forme prononcé le 12 septembre dans le dossier Zuma par un juge de Pietermaritzburg (sud-est), qui a évoqué «des interférences politiques», a créé «l'élan» nécessaire pour le faire tomber, selon Dirk Kotze, de l'Université d'Afrique du Sud (Unisa).
Et une fois que l'ANC lui eut retiré sa confiance, le président Mbeki n'avait plus vraiment le choix. En l'absence de scrutin présidentiel direct, le chef de l'Etat tient sa légitimité du mandat de son parti.
«Démissionner est la sortie la plus honorable» et permet d'éviter «l'humiliation» d'un vote de défiance ou d'une procédure de destitution au Parlement, selon M. Kotze.
Pour autant, beaucoup de questions restent ouvertes, note Adam Habib du Conseil de recherche en sciences humaines (HSRC). Cette crise «écorne notre image à court terme, mais pas forcément à long terme», pense-t-il. «Tout dépend de ce que Mbeki va faire exactement, de la manière dont l'ANC va choisir son successeur et de la tenue ou non d'élections anticipées.»
Le Parlement, où l'ANC dispose de près de deux tiers des sièges, devrait se pencher sur la question mardi. Il peut désigner un président par intérim, ce qui implique la convocation d'élections anticipées, ou d'un président en exercice qui dirigera le pays jusqu'au terme initial du mandat de Thabo Mbeki.
La presse sud-africaine assure que l'ANC souhaite désigner la présidente du parlement Baleka Mbete en attendant les élections générales, où Jacob Zuma mènera la campagne du parti ce qui lui assure d'être élu président du pays.
L'ANC «veut à tout prix éviter une élection anticipée. Ils savent qu'ils ne sont pas prêts, ils ont besoin de temps pour rectifier certaines choses et renouveler leur relation avec l'électorat», ajoute Mme February.
Les analystes sont plus réservés sur l'ampleur de la vague de départs ministériels dans le sillage du président Mbeki.
«Beaucoup de ministres vont changer, ce qui va laisser le pays dans un état d'incertitude», note ainsi Daniel Silke, politologue indépendant.
Le plus gros point d'interrogation repose sur les épaules de Trevor Manuel, ministre des Finances depuis 12 ans et chouchou des investisseurs qui lui attribuent la croissance soutenue (plus de 5% sur les cinq dernières années) de la première puissance économique du continent.
La crise «aura certainement un impact sur le marché à court terme», en conclut Adam Habib. Mais là encore, à long terme, «tout dépend de comment elle est gérée.» Thabo Mbeki, qui a succédé à Nelson Mandela à la tête de l'Etat en 1999, est sur la sellette depuis qu'un juge a prononcé, le 12 septembre, un non lieu contre le populaire Jacob Zuma, son rival et président de l'ANC depuis décembre, en évoquant des «interférences» au plus haut niveau de l'Etat dans ce dossier. Mbeki est accusé d'avoir influencé la justice pour nuire à son rival Jacob Zuma, auquel il entendait barre la route de la présidence.