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Taj Mahal, « le palais de la Couronne ». En 1903, ce fut le nom que choisit l'industriel Jamsetji Tata pour baptiser son prestigieux hôtel trônant sur la presqu'île de Bombay. Plus d'un siècle plus tard, son descendant et héritier, le richissime Ratan Tata, en contemplait la structure ravagée, les salles jonchées de débris de verre et maculées de sang, les murs criblés d'impacts de balles. Car, du 26 au 29 novembre, le glorieux hôtel du Taj a été l'une des dix cibles d'un assaut terroriste spectaculaire lancé par un groupe islamiste contre Bombay, la capitale économique de l'Inde. Durant trois jours, les assaillants, retranchés et disséminés dans divers édifices, ont affronté les forces spéciales indiennes. Le bilan du carnage est effroyable : 172 morts, dont 22 Occidentaux abattus dans deux hôtels de luxe et 60 Indiens tués à la gare centrale de Bombay. Un choc terrible, le « 11 Septembre » de l'Inde, comme l'ont baptisé les médias. Et le séisme se propage à travers tout le sous-continent : dans les quartiers gouvernementaux de New Delhi, avec la démission du ministre de l'Intérieur, Shivraj Patil, mais aussi au sein des communautés hindoues et musulmanes, inquiètes de la résurgence de tensions, et enfin jusqu'au Pakistan, accusé par l'Inde d'abriter les « éléments » islamistes responsables des attaques.
Prompte à réagir, New Delhi a désigné la main du Lashkar-e-Toiba, un groupe panislamiste considéré comme une création des services de renseignement pakistanais (ISI). Depuis quinze ans, le groupe est impliqué dans la lutte armée contre « l'occupation » du Cachemire indien (voir encadré). Les preuves fournies par la police indienne s'appuient sur les confessions du seul assaillant capturé vivant, Ajmal Qasab, 21 ans. Lui et ses camarades, aurait-il avoué, étaient pakistanais, et leur commando aurait été formé au combat dans un camp d'entraînement du Lashkar-e-Toiba, au Pakistan. Le professionnalisme des dix terroristes, bardés d'armes et d'explosifs, évoque certes la probabilité d'un soutien extérieur. Leur accostage à Bombay par bateau et leur infiltration dans la ville ont été stupéfiants d'efficacité. Une opération qui rappelle les scénarios irréels des films de gangsters de Bollywood, l'industrie locale du cinéma. Quant au choix des assaillants de cibler principalement des Américains, des Britanniques et des Israéliens, il laisse peu d'ambiguïtés sur les intentions de leurs auteurs.
Mais si l'Inde veut endiguer le terrorisme qui fait d'elle l'un des pays les plus frappés après l'Irak, il lui faudra aussi s'interroger sur les complicités locales. Car sur son propre territoire se profilent les marques d'une idéologie islamiste « made in India ». Les assaillants de Bombay ont d'ailleurs revendiqué leur action sous le nom des Moudjahidin du Deccan, en référence à une région centrale de l'Inde. Dans la même veine, un autre groupe, les Moudjahidin indiens, revendique, depuis un an, de nombreux attentats, dont ceux de Jaipur perpétrés en mai (63 morts). Ses membres auraient des contacts avec les cellules du Simi, le Mouvement étudiant islamique d'Inde, soutenu par des groupes ayant leurs bases arrière au Pakistan, comme le Jaish-e-Mohammed et le Lashkar-e-Toiba... A la surprise des autorités, les Moudjahidin indiens arrêtés dans le cadre d'enquêtes sur ces précédents attentats étaient recrutés dans la classe moyenne, parmi des ingénieurs ou des informaticiens.
Musulmans marginalisés
L'Inde se targue pourtant d'abriter une minorité de 154 millions de musulmans, soit 13 % de sa population et la troisième communauté musulmane au monde. Après la sanglante partition de 1947, la citoyenneté indienne s'est construite sur le pluralisme religieux, alors que le Pakistan et, plus tard, le Bangladesh se créaient sur le principe d'une identité musulmane. Mais, dans une Inde majoritairement hindoue, les musulmans se sentent mal à l'aise. Un rapport publié fin 2006 a confirmé officiellement qu'ils étaient victimes de phénomènes d'exclusion. « Dans un contexte de violences terroristes et de heurts communautaires, la marginalisation des musulmans est très préoccupante », alerte ainsi Zoya Hasan, professeur à l'université Jawaharlal Nehru. Une marginalisation qui pousse certains vers la criminalité, comme cela existe à Bombay au sein d'une mafia très puissante, ou vers le fondamentalisme. Car la poussée de l'intégrisme musulman est alimentée par le regain du fondamentalisme hindouiste. Rama contre Allah : la machine infernale est enclenchée. Fondée sur le concept de l' hindutva (l'identité hindoue), l'idéologie du nationalisme hindou a mis en place des structures très organisées à travers tout le pays. Son incarnation politique, le Parti du peuple indien (BJP), a dirigé le pays de 1998 à 2004. Parmi les faits d'armes de ce courant : la campagne pour l'érection d'un temple dédié à Rama dans la ville d'Ayodhya, en Uttar Pradesh, sur le site d'une mosquée. La destruction de la mosquée, en 1992, déclencha des violences dans tout le nord du sous-continent. En 2002, les émeutes du Gujerat qui coûtèrent la vie à 2 000 musulmans furent perpétrées sous le mandat de Narendra Modi, ministre régional et grand défenseur de l' hindutva . Des extrémistes hindous sont aussi tenus pour responsables d'attentats récents, comme celui du Samjhauta Express, en février 2007, le « train de l'amitié » reliant l'Inde au Pakistan. Autant de faits qui nourrissent un radicalisme islamiste indien, auquel s'ajoutent les « injustices » dont seraient victimes les musulmans du Cachemire. « Les musulmans indiens ne doivent pas être persécutés », a clamé par téléphone, durant l'assaut de Bombay, l'un des terroristes. A quelques mois d'un scrutin national, le BJP tentera sans doute d'agiter l'islamophobie et d'imposer un plan sécuritaire interne inspiré du Patriot Act américain.
Les frères ennemis
Dans l'immédiat, les attaques de Bombay déstabilisent les fragiles relations indo-pakistanaises. Car le ton monte dangereusement et pourrait mettre en péril un laborieux processus de paix débuté en 2004.
Récemment, les relations entre Islamabad et New Delhi s'étaient pourtant apaisées. Le nouveau président pakistanais élu démocratiquement, Asif Ali Zardari, tente de prendre ses distances d'avec les groupes islamistes et cherche à rompre avec les doubles jeux dont son prédécesseur, le général Pervez Moucharraf, s'était fait une spécialité. Il a multiplié les gestes conciliants, notamment en assurant qu'il ne serait jamais le premier à utiliser l'arme atomique contre l'Inde. Il a osé qualifier les moudjahidin du Cachemire de « terroristes », une douche froide pour ceux qui les voient en « libérateurs » héroïques. En retour, l'Inde a même avancé la possibilité d'aider financièrement le Pakistan, au bord de la faillite... Les deux frères ennemis, après quatre guerres et quantité d'escarmouches frontalières, refusaient clairement l'idée d'un nouveau conflit.
Cette fois-ci, Asif Ali Zardari s'est engagé à sévir si l'Inde apporte la preuve d'une implication pakistanaise dans les attaques de Bombay. Mais sa marge de manoeuvre est très étroite. Islamabad, après avoir promis de dépêcher en Inde le chef de l'ISI pour coopérer sur l'enquête de Bombay, s'est vu obligé, le lendemain, de se dédire... Un revirement qui illustre l'incapacité des autorités pakistanaises à contrôler ses services secrets, véritable Etat dans l'Etat. D'anciens responsables de l'ISI admettent en privé qu'une faction de leur agence tente désormais d'éradiquer le terrorisme pendant qu'une autre est en train de le financer...
Islamabad est piégé par ses propres démons, nés d'une politique nationale mise sur pied dès les années 80, quand l'ISI recrutait des milices talibanes dans les clans pachtouns pour combattre les Soviétiques en Afghanistan, et cela avec la bénédiction des Américains. Mais les services pakistanais conservaient toujours le même objectif : utiliser l'Afghanistan comme base arrière stratégique face à la menace d'un conflit avec New Delhi. La paix entre l'Inde et le Pakistan signifierait l'essoufflement, à long terme, de l'alliance entre l'ISI et ses soutiens djihadistes en Afghanistan. Une perspective que les terroristes de Bombay peuvent avoir voulu enrayer. « D'autant plus que les organisations liées aux réseaux d'Al-Qaeda sont en expansion : les groupes islamistes pensent qu'ils sont en train de gagner la guerre en Irak, prédisent leur victoire en Afghanistan, et se tournent donc vers l'Asie du Sud, accusant l'Inde de complicité avec l'Occident », commente Côme Carpentier, rédacteur à New Delhi de la revue World Affairs.
La tension entre l'Inde et le Pakistan complique singulièrement la tâche du futur président américain. Si l'Inde fait mine de riposter, le Pakistan dépêchera des troupes sur sa frontière orientale et dégarnira du même coup les zones tribales proches de l'Afghanistan. Un processus qui ouvrirait un boulevard aux combattants d'Al-Qaeda. Barack Obama comme George Bush veulent éviter ce scénario. Et les Etats-Unis pèseront de tout leur poids pour tenter d'éviter l'embrasement.
La force de frappe du Lashkar-e-Toiba
C'est l'ennemi juré de l'Inde. Entre 2003 et 2006, le Lashkar-e-Toiba, groupe salafiste basé au Pakistan, aurait tué plus de 300 Indiens à coups de bombes rien qu'à New Delhi et à Bombay. Son attaque du Parlement dans la capitale, en décembre 2001, avait failli précipiter l'Inde et le Pakistan dans une nouvelle guerre fratricide, les deux puissances nucléaires massant un million de soldats le long de leur frontière.
Le Lashkar a été fondé en 1991, en Afghanistan, par Hafez Saeed, grâce au soutien actif des services de renseignement militaires pakistanais (ISI). Objectif : « libérer » la partie du Cachemire rattachée à l'Inde depuis la partition de 1947. Dès 1993, ses fedayin rejoignent les rangs de l'insurrection du Cachemire indien et lancent des opérations à partir des vallées pakistanaises. Et s'y distinguent par de redoutables attaques éclairs contre les forces de sécurité indiennes. Avec des quartiers généraux en banlieue de Lahore, le Lashkar prospère. Car, de l'élite urbaine aux paysans, la fibre patriotique pakistanaise vibre pour la « libération du Cachemire. » Mais début 2002, sous la pression des alliés américains, le régime du général Pervez Moucharraf interdit le Lashkar. L'organisation se reconstitue sous le nom de Jamaat-ud-Dawa et s'abrite officiellement derrière un rôle caritatif. A cette époque, les hommes du Lashkar partent pourtant prêter main-forte aux milices talibanes luttant contre les Américains en Afghanistan et développent des contacts avec le réseau d'Al-Qaeda. Ils organisent des sanctuaires au Pakistan et protègent les combattants qui se replient en territoire pakistanais. Idéologiquement, le Lashkar se fait le propagandiste d'une vision panislamiste, où hindous et juifs sont déclarés « ennemis de l'islam ».
Dans le Cachemire pakistanais et jusqu'au coeur de sa capitale, Muzaffarabad, le Jamaat-ud-Dawa a réussi à se réimplanter en secourant les victimes du séisme d'octobre 2005 et en collectant des dons considérables... qui financeraient en fait les activités du Lashkar. « Le Jamaat-ud-Dawa est très actif. Il étend même son influence à d'autres zones », commente, sur place, un ancien moudjahid. Quant à son fondateur, Hafez Saeed, il vit toujours en homme libre au Pakistan. A la grande fureur de New Delhi.
Le Point