Le tribunal spécial qui doit juger à partir de 2008 des responsables de l'ancien régime ultra-communiste des Khmers rouges a organisé sa première audience publique mardi à Phnom Penh, confirmant une accélération du processus après de longues années d'atermoiements.
Au lendemain de l'arrestation de l'ancien chef de l'Etat Khieu Samphan qui sera défendu par l'avocat français Jacques Vergès, la cour a fait comparaître le premier suspect --Kaing Guek Eav, alias "Douch"-- à avoir été mis en examen pour "crimes contre l'humanité" et qui faisait appel de sa détention.
Cette séance publique avant procès a revêtu une dimension symbolique alors que les Nations unies et le Cambodge ont mis près d'une décennie avant de tomber d'accord sur les modalités de fonctionnement du tribunal chargé de juger les crimes les plus graves commis sous les Khmers rouges (1975-1979).
"Douch", 65 ans, avait été emprisonné en 1999 par les autorités cambodgiennes mais n'a été transféré au tribunal que le 31 juillet de cette année.
Il avait dirigé le tristement célèbre centre d'interrogatoires de Tuol Sleng ("S-21"), un ancien lycée de la capitale cambodgienne où plus de 16.000 hommes, femmes et enfants avaient été torturés et tués pendant que les Khmers rouges étaient au pouvoir et multipliaient les purges.
"Cette première audience revêt une signification importante" alors que le Cambodge ne s'est pas véritablement penché sur les atrocités commises il y a trente ans, a expliqué à l'AFP un porte-parole du tribunal, Reach Sambath, en rappelant le caractère également pédagogique du processus judiciaire naissant.
"Douch, c'est Douch", ont murmuré des villageois présents dans le complexe de la cour et qui regardaient sur un écran la retransmission en direct de l'audience. "Oh, il n'a pas changé", a dit un témoin de la scène, encore inimaginable l'année dernière.
Vêtu d'une chemisette blanche impeccablement repassée, l'ancien tortionnaire est apparu sombre mais en bonne santé et s'est rapidement assis avec ses deux avocats, tandis que des dizaines de photographes se bousculaient pour immortaliser l'événement.
"Douch" s'est ensuite levé, joignant les paumes de ses mains dans un geste de prière, alors que les juges lui posaient les premières questions.
"Je fais appel (de ma détention) parce que j'ai déjà été emprisonné sans jugement pendant huit ans, six mois et dix jours", a dit cet ancien professeur de mathématiques, devenu révolutionnaire zélé du régime de Pol Pot.
L'avocat cambodgien Kar Savuth qui défend "Douch" avec le Français François Roux a affirmé que l'emprisonnement "violait gravement les lois humanitaires cambodgiennes et internationales", alors que le suspect "a promis de coopérer avec le tribunal".
Quelque deux millions de personnes ont trouvé la mort sous les Khmers rouges qui, au nom d'une idéologie mêlant maoïsme et nationalisme, ont fait régner la terreur au Cambodge, vidant les villes au profit des campagnes, imposant le travail forcé et éliminant systématiquement tout opposant.
L'ancien commandant de la prison de Tuol Sleng est le premier parmi cinq suspects à avoir été mis en examen pour "crimes contre l'humanité". Les quatre autres sont Nuon Chea, ex-numéro deux des Khmers rouges, Ieng Sary, ex-ministre des Affaires étrangères, et son épouse Ieng Thirith, ex-ministre de l'Action sociale, et Khieu Samphan, l'ancien président.
"Douch" est le plus jeune d'entre eux. Les autres ont entre 75 et 82 ans. Le numéro un de l'ancien régime, Pol Pot, est mort en 1998 sans avoir été jugé. Certains magistrats étrangers redoutent que les suspects décèdent avant leur procès qui n'aura pas lieu avant la deuxième moitié de 2008.
AFP