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L’enjeu est important : près du tiers des bacheliers de l’enseignement général sont issus de la filière sciences économiques et sociales (SES). Leur première approche de l’entreprise et du monde du travail dépend pour beaucoup des cours qu’ils ont suivis au lycée et des manuels qui les résument.Or, il ressort des travaux de l’Académie que les programmes sont trop ambitieux, « qu’ils mettent trop peu l’accent sur la microéconomie, que les manuels sont parfois entachés d’affirmations erronées et qu’ils présentent souvent une image biaisée et fortement négative des réalités économiques par des textes et des illustrations inappropriés ».
Un exemple ? Pour illustrer « les mécanismes du marché et leurs limites », le manuel Hatier de première reproduit un tableau du peintre Gérôme : Vente d’esclaves dans la Rome antique. Sur la même double page, une photo représentant des prostituées et leurs clients mais aussi – quand même – la Bourse de Chicago. Plus loin, il est proposé aux lycéens d’« analyser un marché particulier », celui de la drogue. « Représentez la fonction de demande de marijuana et celle d’héroïne. Ont-elles la même forme ? Pourquoi ? »
Ce n’est pas la première fois que des voix autorisées s’élèvent pour déplorer, dans ce domaine, les malfaçons du programme et de certains livres scolaires. En mars 2007, l’ancien ministre de l’Éducation, Gilles de Robien, avait accusé les manuels d’économie d’offrir « parfois une vision déformée de l’entreprise et du monde du travail ».Avant lui, l’ancien ministre de l’Économie, Francis Mer, avait dénoncé, en 2004, « les cours de marxisme » infligés aux élèves par certains manuels. Plus récemment, Michel Pébereau, membre de l’Académie et président de l’Institut de l’entreprise, s’étonnait que ces manuels « ne donnent pas à la production et à l’échange, à l’entreprise et au marché la place centrale qui devrait être la leur pour permettre aux élèves de comprendre le fonctionnement de l’économie et la réalité actuelle des entreprises ».
Il suffisait jusque-là que les syndicats protestent pour que le statu quo l’emporte. Mais les critiques pourraient, cette fois, rencontrer un tout autre écho.
D’une part, parce que la qualité des travaux de l’Académie des sciences morales et politiques ne peut être contestée : établi à l’initiative de sa section Économie politique, son rapport rassemble les contributions d’économistes étrangers enseignant dans les plus prestigieuses universités (Oxford, Columbia, Princeton…), qui échappent à toute accusation de partialité.
D’autre part, parce que deux autres rapports récents confirment le constat des académiciens.L’un émane de l’association Jeunesse et entreprises, présidée par Yvon Gattaz. «Certains manuels sont déjà de bonne qualité [mais d’autres] semblent parfois avoir un parti pris antimarché », écrivent les auteurs, qui s’étonnent aussi du choix de certains exemples : marché de la drogue ou du tatouage.
L’autre rapport a été commandé par le ministre de l’Éducation nationale, Xavier Darcos, à Roger Guesnerie,professeur au Collège de France. Or, les conclusions de cette commission – qui comptait plusieurs enseignants parmi ses membres – recoupent presque mot pour mot celles de l’Académie des sciences morales et politiques : elle estime que les manuels respectent la pluralité des points de vue « mais avec un ton souvent négatif et parfois péremptoire ».
Les rapporteurs ont surtout noté «un biais pessimiste, une réticence à mettre en avant les progrès de la civilisation et du bien-être,[…] une insistance sur les malheurs, souffrances, discriminations, misères et conflits du monde qui leur paraît aller au-delà de l’éveil indispensable des élèves aux difficultés de la vie collective, une vision qui accumule les crises de toute nature, au risque d’ailleurs de dévaluer le mot. […] Comme le remarque l’un des rapporteurs à propos d’un manuel de seconde, l’approche penche toujours du côté négatif : à propos de la famille, on parle surtout des ruptures et des inégalités homme-femme ; à propos de l’emploi, on parle surtout chômage et précarité ; à propos de l’entreprise, on parle des conflits, des mauvaises conditions de travail et des bas salaires ; à propos des revenus, on parle surtout des inégalités ».
Ce constat accablant sur le fond se double d’une critique méthodologique tout aussi sévère : « Sur les questions difficiles du programme, l’absence d’analyse, qu’elle soit économique ou sociologique, débouche sur la présentation d’opinions tranchées,[…] souvent contestables et parfois caricaturales.Afin d’éviter le danger du parti pris, les manuels choisissent alors de sélectionner des opinions opposées. Mais cette compensation ne favorise en rien la compréhension de ce qu’est une approche scientifique ».
Les éditeurs de manuels se défendent évidemment de présenter une vision caricaturale de l’économie : ces livres « sont élaborés par des enseignants expérimentés qui cherchent les meilleurs moyens pour atteindre les objectifs des programmes », écrivent une soixantaine d’auteurs dans une « Lettre ouverte à ceux qui attaquent les manuels de sciences économiques et sociales ».
Des livres globalement “conformes aux programmes”
Un argument que ne conteste pas la commission Guesnerie (« Les manuels sont tous conformes aux programmes ») mais que nuance l’Académie des sciences morales et politiques : « La lecture des manuels ne fait malheureusement, pour l’essentiel, que confirmer le pessimisme né à la lecture des programmes, écrit le professeur Chiappori. […] S’y ajoutent, toutefois, des critiques spécifiques, liées avant tout à l’étonnante méconnaissance de la science économique contemporaine qui s’y manifeste, sans qu’il soit possible de dire si cette méconnaissance provient uniquement d’un respect trop littéral des indications du programme, ou résulte aussi d’un parti pris explicite. »
En recevant le rapport Guesnerie, le 4 juillet, Xavier Darcos a annoncé la mise en place « immédiate d’un groupe de suivi chargé de présenter un projet de nouveaux programmes ».
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